Extraits

L’enfance

Mon grand-père Louis Labbé en compagnie de membres de sa famille et de quelques engagés

Naissance à St-Camille en 1909

Papa décida de s’en aller colon à St-Camille, comté de Bellechasse. Il prit un lot en bois debout et il commença par défricher un petit coin et bâtit un camp en bois rond. Ce fut le plein pied pour quelques années et ensuite il construisit une maison en planches, 20 x 20 pieds, avec grenier.

Les bottes…

En été, les enfants étaient nu-pieds. Quand vint l’automne, mes bottines étaient trop petites. Pépère dit : « Si j’avais du cuir, je lui ferais des petites bottes. » Il était capable. Mon oncle dit : « Je vais acheter une peau de bœuf quand ça va adonner. » Mais, en attendant, j’étais pieds nus et la terre gelait.

… et les bibites

Dans ce temps-là, il n’y avait pas d’insecticide comme aujourd’hui. On marchait dans le champ et avec un petit bâton, on frappait sur le plan de patate. On faisait tomber les bêtes dans une chaudière qu’on avait dans la main gauche et ensuite on faisait un feu dans une vieille cuve et on les « crématisait ». Ce jour-là, mon oncle me dit : « Tu viendras dîner quand tu auras fini. » Vers dix heures, il commence à pleuvoir. Je continue quand mon oncle Cléo revenait du champ. Il me voit et me dit : « Laisse cela, il pleut trop. » Je lui dis : « Mon oncle va me chicaner. » Il me prend la main. « Viens, je vais lui parler. »

Toute autre tâche connexe

En plus, fallait que j’aille vider le vase de nuit à mémère tous les matins. L’hiver, mémère disait : « Ti-mille, oublie pas mon pot. » Fallait le faire, une anse à gauche et une anse à droite, à deux mains car c’était un king size. Un beau jour, je fais un pas sur la glace et flan, me voilà sur le dos et le pot à mémère en morceaux. Il me restait que les 2 poignées. Une chance que mémère en avait un autre parce que si Hector avait su cela, j’aurais eu les fesses sensibles encore une fois.

La grippe espagnole

Pour le moment, nous sommes en 1917 et si ma mémoire est bonne, en 1918, arriva tout à coup une épidémie : la grippe espagnole. Le monde tombait malade et 3 ou 4 jours plus tard, il mourait…

…Je sers la messe au bon Père et il me dit : « C’est tout. Monsieur le curé est dans le lit. Toi et moi faut pas lâcher. Tu vas venir au presbytère et je vais te donner un coup de sel. » Je ne connaissais pas cela. Il me dit : « C’est pas bon à boire, mais bois le tout. » Et il me dit : « Vite, va chez vous. Tu vas peut-être aller aux toilettes. » Et ce fut vrai. Juste le temps d’arriver. Je passe droit jusqu’à la grange et pif paf, ça marchait au pluriel. J’ai passé peut-être 2 heures sans relever mes culottes, mais le Père avait raison. Je n’ai pas eu la grippe et lui non plus.

Le feu de forêt

Tout allait bien quand arriva un malheur. Un feu de forêt avait pris à St-Camille à l’ouest et venait vers St-Just. Tout brûlait. Les abatis étaient encore proches des habitations. Tout le monde s’en venait au village avec ce qu’ils avaient eu le temps de mettre dans la voiture : la femme, les enfants et le linge. A ce moment-là, Jos avait bâti une grange assez grande. Ce fut le refuge de tout le monde. On ne pouvait pas fuir ailleurs. Il n’y avait que la route vers St-Camille qui était en feu et à l’est 5 milles plus loin, il n’y avait plus de chemin. C’était le bois, la forêt.

Séjour de 5 ans en Abitibi

Groupe de bûcherons devant un camp

Début de journée dans un chantier

Y fallait se lever tôt le matin, mais y faut dire que souvent, quand on avait été ennuyés par les mouches, pis on était chanceux quand c’était pas les poux, on avait hâte d’aller s’éventer. La plupart des bûcherons travaillaient une dizaine d’heures par jour pendant les 5 à 9 mois qu’y passaient en forêt. Autrement dit, la journée de travail, c’était d’une étoile à l’autre.

Transport de bois

Le charroyage

Les arbres abattus devaient être traînés par des chevaux puissants. La plupart du temps le bois était cordé au moins six pieds de haut sur des sleighs qui pouvaient mesurer 22-24 pieds de long. Souvent la distance pour se rendre au rool, l’endroit où le bois serait empilé, était assez éloigné. Ça dépendait où était situé le lac ou la crique d’où allait débuter la drave au printemps.

Quelques draveurs à l’ouvrage

La drave

J’me souviens d’une fois en particulier. Les billots avaient jammé sur une grande distance. Cette fois-là, ça montait à près d’un mille de long. On s’était rendus auprès de l’embâcle en marchant sur les billes. Il fallait être aux aguets, parce que des fois, un embâcle, ça tenait à deux ou trois gros billots bien enchevêtrés qui pouvaient lâcher sans avertissement. Quand ça arrivait, c’était l’enfer pour ceux qui étaient au cœur du relâchement. Mais cette fois-là, c’était pas le cas. On devait utiliser la dynamite.

Exemple d'un moulin à scie à cette époqueÉmile Labbé travaillant dans un moulin à scie

Les premiers moulins à scie

Les premiers moulins à scie étaient de petite taille et fonctionnaient à l’eau. Y étaient situés où passait un cours d’eau, près de la forêt où on abattait les arbres. Y en avait un près de chez mon oncle Hector, quand je restais dans Bellechasse, étant jeune. On y utilisait une scie verticale et en longueur; on appelait ça des « chasses ». Ça fournissait le bois nécessaire aux besoins des habitants pour la construction...

... L’arrivée de la scie ronde, ça a beaucoup amélioré la rapidité pis le rendement dans les moulins à scie; y en a qui ont décidé de se spécialiser et y ont commencé à fonctionner à l’année.

Une belle gang en train de festoyer

La vie entre les contrats

Des chicanes dans des saloons, pis des batailles, on en a vues quelques-unes, Georges pis moi, surtout quand on a travaillé à Rouyn. Souvent, on avait du fun à regarder faire les autres. Mais y est arrivé des fois où on n’a pas eu l’choix. Y a fallu embarquer dans la bataille malgré nous autres. Moi, j’m’en sortais pas mal, j’étais dans les plus grands. Georges était plus petit, mais y avait une gauche rapide. Y surprenait ses adversaires, surtout ceux qui étaient au bar depuis plus longtemps que nous autres. Pis on courait vite. Quand on voyait qu’la situation s’compliquait, on disparaissait.

Première avenue à Amos

1929 Tout s’écroule

La jeune région de l’Abitibi-Témiscamingue a connu une croissance sociale et économique fulgurante au début du XXe siècle. L’industrie forestière fut au cœur de ce développement. Cependant, lorsque la Grande Dépression de 1929 a surgi, tout a commencé à s’écrouler. L’augmentation des tarifs douaniers américains sur le bois d’œuvre a provoqué une diminution des exportations vers les États-Unis, ce qui forçait les scieries à fermer les unes après les autres. L'industrie forestière n'étant plus lucrative, les salaires dans les chantiers diminuaient considérablement et plusieurs sous-traitants forestiers et marchands de bois ont dû déclarer faillite.

Retour à Québec en 1929

Émile Labbé à l’âge de 20 ans, à son retour à Québec

Visite surprise chez l’Oncle Adélard

...quand je suis revenu, j’avais 20 ans. Je mesurais 5 pieds 10 pouces, 3 pouces de plus que mon oncle.

...Un jour, je pars avec Louis, mon frère, pour aller à St-Charles.

...« Bonjour Ti-Louis », il donne la main et se retourne vers moi, me tend la main et me dit : « Je ne connais pas celui-là. » J’avais sa main, je serrais, je tordais le poignet. « Dis-moi ton nom. » Il avait les larmes dans les yeux. Je dis : « C’est Ti-mille. Je suis rendu à l’année prochaine. » J’étais content de le regarder par-dessus la tête.

Camion du garage sur la rue St-Ignace

L’imbattable dépanneur

Souvent, par une température de 25 degrés sous zéro, je le voyais, vêtu d’un chaud parka mal attaché, la fale à l’air, sa large casquette rabattue jusqu’aux oreilles, les mains nues, installer les câbles de survoltage, tentant de faire démarrer un moteur complètement gelé. Quand celui-ci était récalcitrant, il faisait une pause, essuyait la goutte qui lui pendait au bout du nez, frottait ses larges mains rudes et gercées après avoir tenté de les réchauffer avec son haleine, puis il se remettait à la tâche. Mais quand il enlevait le couvercle du carburateur, je savais que la victoire approchait.

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